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Retour sur Regard 2022 par Christina Stojanova - Nouvelles de l'AQCC

Retour sur Regard 2022 par Christina Stojanova

QUELQUES NOTES SUR LES FILMS D’ANIMATION DE LA 26e ÉDITION DE REGARD — FESTIVAL INTERNATIONAL DU COURT MÉTRAGE AU SAGUENAY

par Christina Stojanova

L’animation n’est pas l’art du dessin en mouvement, mais bien l’art du mouvement dessiné !

Norman McLaren

La 26e édition de REGARD — Festival international du court métrage au Saguenay (qui se déroulait du 23 au 27 mars 2022) a sans doute été l’un des premiers événements cinématographiques à avoir lieu au Québec en personne — et dans mon cas, le premier auquel j’ai assisté — brisant ainsi l’isolement des deux dernières années. C’était si bien organisé, et si sécuritaire, si sympathique et détendu que je me suis sentie vraiment à l’aise et accueillie malgré les conditions hivernales tenaces et ma connaissance sommaire du français. À la clôture, la directrice générale Marie-Elaine Riou a fait ses adieux après avoir tenu les rênes du Festival pendant sept ans. L’excellence de son service a été reconnue avec des éloges bien mérités.

Le jury AQCC, composé de Justine Smith, Olivier Thibodeau et moi-même, a remis le prix de la critique québécoise du meilleur film de la compétition internationale au court métrage d’animation Soft Animals de Renee Zhan (Royaume-Uni, 4 min). La décision s’est prise rapidement et de façon unanime. Bien sûr, il y avait certainement d’autres concurrents dignes de ce nom dans la catégorie Animation (dont quelques-uns sont évoqués ci-dessous), mais Soft Animals nous a complètement conquis par la maîtrise impeccable de ses techniques, qui se transforment en douceur en une réflexion existentielle sur la brièveté de la vie, l’amour, le sexe, la douleur et tout ce qui se trouve entre les deux. Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans une gare très fréquentée après ce qui semble être une longue séparation, et les émotions refoulées que leur rencontre déclenche sont envisagées comme un tourbillon métamorphique de dessins au fusain et de peinture au doigt filmés, accompagné de grognements passionnés, sonnant à la fois sublimement orgiaque et belliqueusement menaçant. L’animation directe des contours doucement arrondis de leurs corps nus, engagés dans une rencontre physique affamée mais hostile, met en relief non seulement les tensions évoquées par le titre du film, mais aussi le choc entre leurs égos en conflit et l’attraction sexuelle de leurs corps, associés respectivement aux échanges fadement polis de la voix off et à la tempête émotionnelle sous-jacente. L’image finale résout cette tension de la manière la plus élégante qui soit : les deux corps douillets se solidifient en une étreinte amoureuse éternelle au plus haut point sous le plafond de la gare, tandis que les deux « animaux » pugnaces s’écrasent avec un bruit froid et humide au bas de l’écran, puis se dirigent dans des directions opposées.

Il convient certainement de mentionner ici une autre histoire d’amour, Fall of the Ibis King, un film irlandais très primé, réalisé par Mikai Geronimo et Josh O’Caoimh (10 min). Ce drame théâtral sophistiqué inspiré de Shakespeare met en scène des acteurs empêtrés dans un triangle amoureux, criblés de jalousie et hantés par une trahison. Le film culmine sur le meurtre accidentel de la protagoniste féminine sur scène par son bien-aimé, avec un vrai couteau, placé là à son insu par l’antagoniste. Fortement influencée par l’esthétique expressionniste allemande, la mise en scène sombre et inquiétante est dominée par des silhouettes allongées et bidimensionnelles — teintées de jaunes, de rouges et de verts ternes, rappelant la palette de couleurs du cinéma muet — et présentées sous des angles et des points de vue inhabituels. Grâce à une imagerie et une bande sonore polyvalentes, le récit percutant réussit à atteindre en moins de dix minutes une intensité dramatique rarement associée au format du court métrage d’animation !

Le prix du jury principal du Festival a été décerné à Night d’Ahmad Saleh (Allemagne/Qatar/Palestine/Jordanie, 16 min), un film dont le succès ne repose pas sur le mouvement et les techniques, mais sur la montée en puissance de l’intensité émotionnelle, générée par la manière imaginative dont le réalisateur capte à l’écran la métaphysique du deuil. Ce que le film offre de plus puissant est sa bande sonore : c’est la complainte poétique en arabe d’une mère éplorée, qui se reproche la mort prématurée de sa fillette. Tout aussi émouvante est l’image mythifiée de la Nuit, représentée comme une jeune femme au voile étoilé, qui — grâce à la mise en scène assombrie — dissimule littéralement les ruines de la guerre, la tragédie des personnes déplacées, mais apaise aussi la douleur des victimes, les berçant dans le sommeil (comme le dit la complainte de la mère). Enfin, les chants arabes anciens de la mère, chantés à la fois pour sa fille décédée et pour la Nuit, dont les lamentations remuent invariablement des niveaux plus profonds de l’inconscient collectif. Dans l’ensemble, le film montre de manière exemplaire comment une animation 3D à petit budget en marionnettes de cire presque statiques peut se transformer en une puissante déclaration antiguerre !

De son côté, le film allemand Benztown, réalisé par Gottfried Mentor (5 min), montre qu’il se concentre sur les dimensions spatiales de l’univers cinématographique et qu’il évite soigneusement de répéter le même message avec une clarté excessive au niveau du récit, des personnages et des techniques — une approche artistique que D. Bordwell appelle à juste titre la redondance — généralement typique des films aux intentions ouvertes. Dans Benztown, les bâtiments de la ville, les feux de circulation et les automobiles sont intelligemment anthropomorphisés et animés par ordinateur, ce qui permet au réalisateur d’encoder discrètement ses préoccupations écologiques dans la confrontation astucieusement mise en scène des bâtiments contre les voitures, les pires pollueurs au benzène.

En guise de conclusion, il est important de mentionner trois films, réalisés dans ce que l’on pourrait appeler le genre de l’« autobiographie illustrée ». Contrairement aux œuvres évoquées plus haut, où les techniques d’animation et la polyvalence audiovisuelle jouent le rôle principal dans le processus de création de sens, dans ces trois films, c’est la narration en voix off qui le fait — laquelle partage généralement des expériences personnelles intimes, des observations et des événements. Néanmoins, dans ces trois films, le contenu audiovisuel animé en médias mixtes mérite d’être reconnu car ils transcendent la redondance d’une fonction purement illustrative et entrent dans une interaction en contrepoint intrigante avec la narration en voix off.

Dans Love, Dad (réalisé par Diana Cam Van Nguyen, République tchèque/Slovaquie, 13 min), par exemple, les médias mixtes (lettres animées par ordinateur, photographies, dessins, etc.) fournissent des informations émotionnelles et factuelles manquantes, qui relient la confession épistolaire de la protagoniste/réalisatrice au traumatisme qu’elle a subi après le retour de son père au Vietnam.

Dans Granny’s Sexual Life (réalisé par dir. Urška Djukic et Émilie Pigeard, Slovénie/France, 14 min), en revanche, les inserts animés représentent un commentaire autonome et hilarant — et graphiquement explicite ! — sur la vie sexuelle d’une génération de femmes, illustré par une sélection de photographies d’époque. Le film remet ainsi en question la chasteté emphatique, typique de la représentation des femmes dans ce genre photographique par ailleurs expressif.

Stranger Than Rotterdam With Sara Driver (réalisé par Lewie Kloster et Noah Kloster, États-Unis, 10 min) est certainement le leader incontesté du genre de l’« autobiographie illustrée ». Les silhouettes découpées des principaux personnages, animées comme des marionnettes à fils, dialoguent avec humour sur les souvenirs auto-ironiques de Sara Driver à propos de sa participation à la collecte de fonds pour la version long métrage de Stranger Than Paradise de Jim Jarmusch (1984) pour laquelle elle avait fait entrer clandestinement aux Pays-Bas la seule copie de Cocksucker Blues, le film très controversé et toujours inédit de Robert Frank et Danny Seymour sur une tournée des Rolling Stones au Canada (1972).

(traduit de l’anglais)

 

NOTES ON THE ANIMATION FILMS AT THE 26TH REGARD — SAGUENAY INTERNATIONAL SHORT FILM FESTIVAL

by Christina Stojanova

Animation is not the art of drawings that move but the art of movements that are drawn!

Norman McLaren

The 26th REGARD — Saguenay International Short Film Festival (March 23-27, 2022) was arguably among the first cinematic events to be held face to face in Quebec, and for me the first to attend, breaking the two-year isolation. It was so well and safely organized, so friendly and relaxed that I felt really at ease and welcome despite the stubborn wintery weather and my sketchy knowledge of French. At the closing ceremony, Marie-Elaine Riou, the General Director, bid her goodbyes after successfully running the Festival for the past seven years. Her excellent service was acknowledged with well-deserved acclaim.

The AQCC jury, consisting of Justine Smith, Olivier Thibodeau and myself, gave the Quebec Critics Award for Best International Film to Soft Animals, Renee Zhan’s animation short (United Kingdom, 4 min). The decision was swift and unanimous. Certainly there were other worthy contenders in the animation category — a few of which are discussed below — but Soft Animals definitely won us with the impeccable mastery of its techniques, which seamlessly morph into an existential musing over the brevity of life, love, sex, pain, and everything in between. A man and a woman accidentally run into each other at a busy railway station after what seems a long separation, and the suppressed emotions their meeting triggers are envisioned as a metamorphic whirlwind of charcoal graphics and finger painting under camera, accompanied by passionate grunting, sounding both sublimely orgiastic and belligerently threatening. The straight-ahead animation of the softly rounded contours of their naked bodies, engaged in a hungry, yet hostile physical encounter, throws in high relief not only the tensions implied by the film’s title, but also the clash between their warring egos and the sexual attraction of their bodies, associated respectively with the blandly polite voice-over exchanges and the underlying emotional storm. The climactic image resolves this tension in a most elegant manner: the two soft bodies solidify in an eternal loving embrace high above under the ceiling of the railway station, while the two pugnacious “animals” plop out with a cold wet sound to the bottom of the screen, and head in the opposite direction.

Definitely worth mentioning here is yet another love story, Fall of the Ibis King, a highly awarded Irish film, made by Mikai Geronimo and Josh O’Caoimh (10 min). A sophisticated Shakespeare-inspired theatre drama, it features actors, entangled in a love triangle, riddled by jealousy and betrayal, which culminates in the accidental murder of the female protagonist on stage by her beloved with a real knife planted by the antagonist. Strongly influenced by German Expressionist aesthetics, the ominously dark mise-en-scene is dominated by elongated, two-dimensional silhouettes — tinted in dull yellows, reds, and greens, remindful of the silent cinema colour scheme — and animated from unusual angles and points of view. Thanks to its versatile imagery and soundtrack, the forceful narrative succeeds in reaching within less than ten minutes running time a dramatic intensity that is rarely associated with the short animation format!

The price of the Festival’s main jury went to Night by Ahmad Saleh (Germany/Qatar/Palestine/Jordan, 16 min), a film whose success lies not with movement and techniques, but with a build-up of emotional intensity, generated by the imaginative ways in which the director captures on screen the metaphysics of grief. Most powerful is the soundtrack, which is the poetic lament in Arabic of a grief-stricken Mother, who blames herself for the untimely death of her young daughter. Equally affective is the mythologized image of the Night as a young woman with a star-studded veil, which — thanks to the darkened mise-en-scene — literally conceals the ruins of war, the tragedy of the displaced, but also soothe the pain of the victims, lulling them into sleep (as the Mother’s lament tells us). And last but not least are the ancient-sounding Arabic chants of the Mother, sung to both her dead daughter and to the Night, whose bemoaning invariably stirs deeper levels in the collective unconscious. All in all, the film is exemplary in how a low-budget 3D animation of almost static wax puppets could turn into a powerful anti-war statement!

In its turn, the German film Benztown, directed by Gottfried Mentor (5 min), demonstrates a focus on the spatial dimensions of the film world, and careful avoidance of repeating the same message with excessive clarity on the level of narrative, characters, and techniques — an artistic approach D. Bordwell aptly calls redundancy — usually typical of films with an open agenda. In Benztown, city buildings, traffic lights, and automobiles are smartly anthropomorphized and animated via computer animation, thus allowing the director to unobtrusively encode his ecological concerns in the wittily staged confrontation of buildings against cars as the worst benzene polluters.

In lieu of conclusion, it is important to mention three films, made in what could be called the “illustrated autobiography” genre. In contrast to the works discussed above, where animation techniques and audio-visual versatility play the leading role in the meaning-making process, in these three films it is the voice-over narration, which usually shares intimate personal experiences, observations, and events. Nonetheless, in these three films, the animated mix-media audio-visuals deserve acknowledging for transcending the redundancy of a merely illustrative function, and enter into an intriguing counterpuntal interaction with the voice-over narration.

In Love, Dad (Czech Republic/Slovakia, dir. Diana Cam Van Nguyen, 13 min), for example, the mixed media (computer-animated letters, photographs, drawings, etc.) provide missing emotional and factual information, which relates the epistolic confession of the protagonist/director to the trauma she has suffered after her father’s return to Vietnam.

On the other hand, in Granny’s Sexual Life (Slovenia/France, dir. Urška Djukic and Émilie Pigeard, 14 min), the animated inserts represent a hilarious — and graphically explicit! — stand-alone commentary on the said sex life of a generation of women, featured in a selection of period photographs. And thus throws into question the emphatic chastity, typical for the representation of women by this otherwise expressive photographic genre.

Certainly, Stranger Than Rotterdam With Sara Driver (USA, dir. Lewie Kloster and Noah Kloster, 10 min) is the uncontested leader in the “illustrated autobiography” genre. The cut-out figures of the main personages, animated as marionettes on strings, enter in a witty dialogue with the self-ironic reminiscences of Sara Driver about her involvement in raising the funds for the feature-length version of Jim Jarmusch’s Stranger Than Paradise (1984) by smuggling into the Netherlands the only copy of Cocksucker Blues, the highly controversial and still unreleased film by Robert Frank and Danny Seymour about a Rolling Stones tour in Canada (1972).

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