
Solenne partage son temps entre la coordination de postproduction chez Rodeo FX et son rôle d’éditrice en cheffe d’Horreur Québec. D’abord technicienne (caméra et postproduction), elle a ensuite étudié la scénarisation et la création littéraire. Ce parcours atypique, ancré au cœur de la fabrication des films, forge son approche critique. Spécialisée dans le cinéma de genre, elle décortique les œuvres en ciblant la mise en scène, la narration et leur portée sociétale. Photographe à ses heures, elle pose un regard sensible sur l’image, abordant le cinéma en véritable amoureuse des arts visuels.
Quel est votre premier film marquant?
Aussi loin que je m’en souvienne, mon premier choc cinématographique a été Freaks, de Tod Browning. Je devais avoir 5 ou 6 ans lorsqu’il s’est retrouvé, de façon un peu mystérieuse, dans notre magnétoscope. Depuis, il fait partie de mes films d’enfance préférés. Le Cinéma du Parc organisant régulièrement d’excellentes rétrospectives, j’ai pu le revoir sur grand écran pour la première fois il y a quelques années. Cette expérience m’a confirmé qu’il s’agit d’un classique indémodable qui, malgré la controverse de ses débuts, traverse magnifiquement l’épreuve du temps.
Quelle est votre première critique publiée?
Souterrain de Sophie Dupuis
Quel est le rôle du critique de cinéma, selon vous?
Pour moi, un critique de cinéma, c’est avant tout un cinéphile. On en mange, des œuvres, il faut se le dire! Notre approche se joue souvent sur deux niveaux : il y a d’abord l’avis pur et simple, mais il y a surtout la véritable analyse du film. C’est souvent un travail de l’ombre, mais au fond, notre vraie mission, c’est de gratter sous la surface pour voir ce que l’œuvre raconte réellement. Le cinéma, surtout indépendant, c’est un miroir : ça dénonce, ça fait rêver, ça bouscule nos certitudes. Être critique, c’est décortiquer tout ça avec franchise, mais toujours de façon constructive. C’est avant tout une histoire de partage. On est là pour guider le public, recommander les films qui nous ont marqués, et faire vivre la discussion autour des nouveautés comme des vieux classiques. Et surtout, je crois qu’il faut toujours le faire avec bienveillance. C’est super important de ne jamais oublier l’essentiel : derrière chaque film, il y a des années de travail acharné accomplies par toute une équipe d’artisans. (Et là-dessus, je l’avoue, c’est clairement la technicienne qui parle en moi !).
Quel est votre rituel d’écriture?
On entend souvent parler de la fameuse méthode de Julia Cameron : écrire trois pages tous les matins pour réveiller sa créativité. Bien honnêtement, je suis incapable de tenir une routine pareille sur la durée ! Mon processus est pas mal plus impulsif. J’écris vraiment à l’instinct, de façon spontanée, quand l’élan me prend. Cela dit, avec mes textes pour Horreur Québec, ça se passe souvent le soir, une fois ma journée de travail terminée. En fait, je vais surtout chercher mon énergie et ma motivation à l’extérieur. Une longue marche ou une belle expo photo, c’est souvent ce qu’il me faut pour merelancer. Pour moi, les images parlent d’elles-mêmes, elles viennent vraiment nourrir mes mots. Au final, mon plus grand défi au quotidien, c’est d’arriver à faire cohabiter ces deux passions-là : la photo et l’écriture.
Qui est votre critique ou théoricien de cinéma préféré?
Impossible de n’en choisir qu’un! Mon cœur balance vraiment entre Jean-Baptiste Thoret et Alexandra Heller-Nicholas. Ce sont deux écoles différentes, mais on en mange tout autant. Thoret est incontournable pour sa manière de lier le cinéma de genre des années 1970 à l’histoire de la société. Mais l’approche d’Heller-Nicholas sur l’horreur et l’esthétique de la violence est tellement brillante et nécessaire aujourd’hui. Finalement, les deux m’inspirent énormément.
Dans quel film aimeriez-vous vivre?
C’est une question redoutable quand on baigne dans le cinéma de genre! Mon imaginaire est vraiment ancré dans le thriller psychologique, l’horreur et le gothique. C’est sûr que je rêverais de déambuler dans les décors pimpants très « années 60 » d’Edward Scissorhands ou de me fondre dans l’esthétique envoûtante de The Love Witch… mais je passe mon tour quand il s’agit de subir le sort de leurs personnages! La frontière entre l’admiration visuelle et l’instinct de survie est quand même assez mince.
Finalement, en fouillant dans ma liste Letterboxd, j’ai réalisé que mon véritable refuge se trouve plutôt dans la mélancolie lumineuse du cinéma d’auteur. J’adorerais habiter dans presque tous les films de Jim Jarmusch. J’irais bien m’asseoir dans la voiture de Don Johnston (Broken Flowers) pour l’aider à retrouver son fils de conquête en conquête. Ou alors, je me glisserais dans les films de Joachim Trier pour traverser les doutes et les petites joies de la vie aux côtés de Julie (en 12 chapitres).
Quel cinéaste voudriez-vous inviter au cinéma?
On dit souvent « never meet your heroes« . Malgré tout, j’irais bien aller au cinéma avec Delphine Seyrig ou Coralie Fargeat !
5 films internationaux préférés:
Tchao Pantin, Claude Berri
Christine, John Carpenter
Sunset Boulevard, Billy Wilder
Eraserhead, David Lynch
(500) Days of Summer, Marc Webb
5 films québécois préférés :
Continental, un film sans fusil, Stéphane Lafleur
Gaz bar Blues, Louis Bélanger
Babysitter, Monia Chokri
Incendies, Denis Villeneuve
Requiem pour un beau sans coeur, Robert Morin
