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Association québécoise des critiques de cinéma

Présentation du film La Neuvaine

Âmes en peine(s)

Par André Lavoie

Elle aurait pu échouer n’importe où : dans un lieu anonyme, au fond des bois, quelque part où les siens ne pourraient jamais l’atteindre et encore moins la convaincre de ne pas commettre l’irréparable. C’est pourtant à Sainte-Anne-de-Beaupré que Jeanne (Elise Guilbault), l’héroïne «bergmannienne» de Bernard Émond dans La Neuvaine (2005), va se réfugier, contemplant le Saint-Laurent pour d’abord noyer sa peine, désirant par la suite s’y engloutir afin d’expier sa faute, témoin impuissant d’une tragédie révélée avec parcimonie tout au long de ce film d’une beauté remarquable. Et d’un silence monastique.

Les métaphores religieuses n’ont rien d’incongru pour évoquer le premier volet de cette trilogie officiellement consacrée aux vertus théologales que sont la foi, l’espérance (Contre toute espérance, 2007) et la charité (La Donation, 2009). Signé par un cinéaste se définissant comme un «catholique non croyant», ce corpus, exemplaire par sa cohérence esthétique autant que thématique, illustre notre désarroi dans ce monde où non seulement Dieu est mort, mais dont la trace semble devenue affaire embarrassante au point de disparaître sous la laideur de nos villes et villages à l’architecture standardisée.

Le choix de ce célèbre lieu du tourisme religieux comme épicentre d’une douloureuse rédemption apparaît telle une évidence : il n’y avait que là, dans ce paysage enlaidi par le commerce et magnifié par l’expression d’une religiosité triomphante, pour assister à la rencontre d’une âme tourmentée et d’un pèlerin impénitent. Sous les traits de Patrick Drolet, prix d’interprétation masculine au Festival de Locarno, ce jeune fervent se nomme François – prénom évoquant le fondateur de l’ordre des Franciscains, si cher au dépouillement… -, prêt à délaisser quelques heures par jour sa grand-mère à l’agonie pour entreprendre une neuvaine. Car c’est dans ce rapport direct avec Dieu, sous les auspices de «la bonne Sainte-Anne», qu’il souhaite, pendant neuf jours, le convaincre d’éloigner la mort du lit de sa protectrice.

Ce n’est pas ce miracle qui va s’opérer ici. Avec sa délicatesse habituelle, ce cinéaste de la perte et de la mémoire (tout le film regorge d’images et d’objets d’un Québec qui ne veut pas se laisser engloutir par la modernité) présente le retour en grâce d’une athée hantée par une effroyable tuerie, et la déroute d’un esprit pieux dont les prières ne seront en rien exaucées. Et comme si cela ne suffisait pas à illustrer la suprématie du spirituel sur le religieux, de la bonté sans calcul à la bondieuserie marchande, cette Neuvaine est constamment portée par deux voix, dont celle de Jeanne, évoquant un rapport quasi psychanalytique. Tout le laisse croire au cours des premiers échanges mais l’interlocuteur de l’héroïne, qu’on ne verra qu’à la toute fin, porte la soutane. Ce qui ne l’empêche pas d’accueillir avec bienveillance les doutes de cette femme désemparée devant l’innommable. Ses tourments, elle va peu à peu s’en délester, de la même façon qu’elle quitte les beautés de Charlevoix pour retourner, peut-être, à sa vie de dévotion médicale, celle avant cette parenthèse automnale. On pourrait même comparer ce pèlerinage accidentel à un chemin de Damas, autre métaphore biblique qui ne déplairait sûrement pas à Bernard Émond.

André Lavoie (Le Devoir, mediafilm.ca, Coup de pouce)

 
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