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Association québécoise des critiques de cinéma

Présentation du film Tu as crié: LET ME GO!

La fulgurance des mots, la beauté des images, la justesse du propos

Par Marie Claude Mirandette

18 octobre 1992, 5 heures 20 minutes. Dimanche matin de fin du monde Une jeune femme est morte étranglée dans un appartement envahi par le désordre. Elle faisait de la prostitution, elle était héroïnomane, elle était belle, elle était ma fille. Yanne la funambule, l'acrobate du cœur, Yanne qui plongeait pour faire le plein du vide. Yanne la forte, Yanne la fragile. Yanne, ma difficile.

C’est sur ces mots que s’amorce le dernier film d’Anne Claire Poirier, dont la fille, toxicomane et prostituée, est morte assassinée. Par ce documentaire lyrique, la cinéaste s’immisce dans l’univers où celle-ci évoluait, explorant les circonstances de son existence et de son décès. Ce film dense et intense, d’une froideur qui met tout à distance pour ne pas sombrer, entièrement porté par la quête d’une mère cherchant à savoir, à comprendre pour faire le deuil, s’intitule : Tu as crié: LET ME GO! (1997).

À travers ce récit d’une puissante beauté formelle, Poirier visite ce monde parallèle, par-delà tout jugement. Et interroge notre responsabilité collective vis-à-vis de cette tragédie qui n’arrive pas qu’aux autres. Émaillé de témoignages d'intervenants professionnels et de personnalités dont on sait l’empathie pour ces écorchés vifs de la vie - Dan Bigras et le père Emmet « le Pops » Johns, entre autres  - , ce film est sans contredit le plus personnel de la cinéaste. Mais aussi son plus universel par la corde sensible qu’il fait résonner en chacun. Il est porté par la voix d’Anne Claire Poirier, qui lit, en voix off, une lettre adressée à sa fille disparue, écrite avec Marie-Claire Blais. Une parole pleine de fulgurances et de poésie, qui se coltine à des images fortes, en noir et blanc. Ce qui leur confère un caractère atemporel, grave, solennel même.

Un film dont les images s’impriment en creux dans la mémoire et hantent bien après que la lumière se soit éteinte. En particulier son ouverture, avec ce paysage glacé à perte de vue dans lequel s’engouffre un iceberg. Appuyé par un violon strident au timbre métallique, aux mélopées hachées, cassantes. Métaphore de ces junkies qui plongent une fois encore dans les méandres abyssaux de leur dépendance et dont, tôt ou tard, ils ne savent qu’ils ne reviendront pas. Tu as crié: LET ME GO! est un plaidoyer pour la tolérance, une quête de sens, et non de vérité ; un questionnement sur la toxicomanie et la prostitution. Sur ces choix, drastiques et incompréhensibles, que font certains êtres, jusqu’à l’autodestruction. Un film dont la pertinence n’a pas pris une ride.

Une œuvre qui prend racine dans une expérience personnelle, mais qui, par son questionnement frontal, sans tabou et à 1000 lieues de toute sensiblerie, ouvre sur une réelle réflexion sur l’existence humaine. Une œuvre, magistrale, qui confronte nos peurs et nos intolérances avec acuité, sans jugement. C’est l’ultime cri du cœur d’une cinéaste qui a marqué de son apport indélébile le paysage du cinéma québécois. Et un film qui, tel un souvenir impérissable, n’en finit pas d’émouvoir, même 20 ans après. Et surtout, surtout, une leçon de cinéma et une manière de concevoir le documentaire, portée par l’urgence de dire et la beauté plastique, qui tend désormais à disparaître, comme Yanne, à petit feu.

 
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