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Association québécoise des critiques de cinéma

Hommage à Luc Perreault : Le cinéma québécois se meurt-il?

Le cinéma québécois se meurt-il?

par Luc PERREAULT

 

Photo : La Presse

 

LA DÉCISION du jury du premier Festival du film artisanal du Québec de n’accorder aucun prix aux quelque 30 films inscrits en compétition a provoqué dès lundi parmi les intéressés des pleurs et des grincements de dents.

Le jury — dont je faisais partie en compagnie de Robert Daudelin, Gilles Groulx, Jacques Leduc et Patrick Straram — a certes rendu là un jugement très sévère à l’égard des participants à ce festival. Nous étions également très conscients des difficultés que cette décision allait créer, tant chez les organisateurs de la Semaine du cinéma québécois qui avaient généreusement accepté de mettre un montant de 5 000 $ à la disposition du festival afin d’assurer la production d’un film artisanal, que chez les cinéastes eux-mêmes qui font des films dans des conditions déjà précaires et qui à juste titre espéraient gros de cette manifestation à laquelle plusieurs d’entre eux avaient investi leur temps, leur énergie et leurs économies. Mais aussi sévère soit-elle à l’égard des films en compétition, notre décision l’est tout autant en ce qui concerne ce que j’appellerais l’état actuel du cinéma québécois. Il faut relire le texte éclairant qu’a rédigé Robert Daudelin à la suite d’une longue soirée de discussion, texte qui traduit parfaitement la réflexion du jury et dont on a pu lire des extraits significatifs dans LA PRESSE de mardi. Dans ce texte, le jury impute l’échec du jeune cinéma artisanal québécois non seulement aux cinéastes de la nouvelle génération mais également à une série de facteurs qui vont de la commercialisation du cinéma québécois depuis dix ans au phénomène de récupération idéologique en passant par la paresse velléitaire de la critique.

Le premier de ces facteurs saute aux yeux. Il suffit de regarder la direction qu’a prise le cinéma québécois en particulier depuis 1968 pour constater à quel point l’espoir qu’avaient su susciter nos premiers cinéastes artisanaux de 1960 a été tragiquement tué dans l’œuf à partir du moment où des structures industrielles ont fait leur apparition dans notre cinéma.

 

L’essoufflement

Sans vouloir jeter la pierre aux cinéastes de la première génération, il apparait évident en 1975 que certaines responsabilités n’ont pas été assumées au moment où elles auraient dû l’être. Comment par exemple avons-nous pu laisser passer sans rien dire — ou si peu — l’interdiction de films aussi importants que On est au coton ou Vingt-quatre heures ou plus? Le documentaire, jusque-là considéré comme le moyen d’expression par excellence du cinéma québécois, est devenu en cinq ans un champ d’activités qui n’intéresse plus qu’une poignée d’individus, lesquels, ou bien se lancent dans des sujets qui ne dérangent personne, ou bien traitent de réalités percutantes sur des modes qui constituent autant de façons déguisées d’avouer leur désengagement. Après l’étape des années 60 qui consistait à nommer les choses, l’étape des années 70 qui aurait dû être celle de l’interprétation (et de son corollaire nécessaire, la dénonciation) a permis jusqu’ici de justifier les entreprises les plus individualistes qui soient.

Avec le résultat qu’on se retrouve aujourd’hui avec des films comme Les ordres et Gina qui, malgré toutes les qualités qu’on peut leur reconnaître, sont loin de correspondre aux attentes que des cinéastes aussi doués que Denys Arcand et Michel Brault avaient su faire naître.

Loin de marquer le deuxième souffle du cinéma québécois, la fiction n’a réussi jusqu’ici dans son ensemble qu’à traduire l’état d’essoufflement général de nos cinéastes de la première génération. Quant à ceux qui leur ont succédé et qui ont opté dès le début pour cette forme d’expression — que le système encourage d’ailleurs de tous ses vœux — ils ont été encore plus que leurs aînés influencés par les entreprises de récupération idéologique dont faisait état le jury.

 

La lente asphyxie

Si l’on jette un coup d’œil rapide sur les œuvres des jeunes cinéastes tournées ces dernières années, on constate que la majorité d’entre elles ont pour thèmes des sujets marginaux comme le phénomène « drop-out », la commune, le retour à la terre, la contre-culture, bref des sujets qui, loin d’aider le public visé par ces films à voir clair sur la société qui l’entoure, contribuent davantage à accentuer son aliénation, aliénation que la première génération des cinéastes a de son côté amorcée en bonne partie par des films de moins en moins en prise sur la réalité, disproportionnés par rapport aux possibilités économiques de notre contexte très particulier, sans oublier les films qui misaient carrément sur l’aliénation du Québécois comme facteur de rentabilité.

Qui est responsable de cet appauvrissement progressif du cinéma québécois, de sa lente asphyxie, du caractère de plus en plus aseptique de notre production?

Depuis les cinéastes eux-mêmes, en passant par la critique, les appareils de production privés et publics, sans oublier les distributeurs, propriétaires de cinémas, syndicats de techniciens ou de comédiens et jusqu’au grand public lui-même, personne n’est innocent dans ce débat.

Mais il est indéniable que des organismes comme l’Office national du film, le Société de développement de l’industrie cinématographique canadienne, par le contrôle direct qu’ils exercent sur l’orientation de notre cinéma, ont su jouer un rôle déterminant dans ce qu’on pourra peut-être appeler un jour l’assassinat du cinéma québécois. À l’ONF par exemple, le pouvoir politique a fort bien réussi à mater les premières manifestations d’un cinéma qui prenait ouvertement parti en faveur des classes sociales opprimées. À la SDICC, le système d’aide à la production a carrément fait la preuve en sept années d’existence qu’il existait un cinéma québécois qu’on ne pouvait pas faire et un autre qu’il fallait encourager à tout prix.

 

Repenser notre action

Quant à la critique dont je suis, ses jugements trop souvent hâtifs n’ont certainement pas aidé les cinéastes à prendre conscience des problèmes qui se posaient et, même si la chose est désagréable à dire, elle a nettement échoué à dégager les orientations majeures que devait emprunter notre cinéma n’en faisant voir trop souvent que les aspects mineurs.

C’est l’ensemble de ces réflexions que le jury du Festival du cinéma artisanal avait en tête quant il a pris la décision de ne pas remettre la bourse de 5 000 $ qui aurait permis à un jeune cinéaste de tourner son prochain film.

Il nous est apparu que le temps était venu de s’arrêter un moment et de repenser notre action. Ces films qu’on a visionnés samedi et qu’on pourrait étiqueter comme des produits de la troisième génération des cinéastes ne faisaient que traduire d’une manière encore plus manifeste les problèmes que j’ai décrits plus haut. Accorder ce prix, aurait signifié un pas de plus dans ce processus d’effritement du cinéma québécois.

Mais le geste que nous avons posé a sans aucun doute été beaucoup influencé par la décision d’un des membres du jury, le cinéaste Gilles Groulx, de quitter le Québec parce qu’il lui est devenu impossible de faire ici le genre de cinéma auquel il croit. L’exil de Gilles Groulx, qui fut pendant quinze ans la conscience du cinéma québécois, c’est sans aucun doute le constat d’échec le plus éloquent qu’on puisse trouver pour rendre compte de l’état actuel de notre cinéma. C’est pourquoi s’il reste encore une possibilité d’empêcher cet exil, le cinéma québécois a peut-être encore une chance de s’en tirer.

 

La Presse, samedi 19 avril 1975, p. D11 (voir le PDF)
© La Presse, 1975

 

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