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Association québécoise des critiques de cinéma

Hommage à Luc Perreault : Témoignage de Louise Blanchard

Photo : La Presse


MON CHER LUC,

Dix ans que tu es parti sans laisser d’adresse, sinon celle, pratiquement introuvable, de ta pierre tombale cachée sous les arbres du cimetière Mont-Royal. Mais je sais que tu es là, attentif à mon propos, toi qui interrogeais les ciels piqués d’étoiles, convaincu d’y voir un envers pour y loger ton âme. On te rend hommage aujourd’hui – alors, non, ne file pas à toute allure à l’autre bout de l’univers dans ce désir ardent de discrétion qui t’a toujours fait fuir les projecteurs et les honneurs ! Pour une fois, quitte ton siège dans la salle obscure et assied-toi sur la scène, bien en vue, pour qu’on mette le focus sur ta vie dans un travelling arrière collectif…

Maintenant, silence, on parle !…

Je te l’annonce déjà au générique : mon court métrage sur toi se nourrit d’un scénario d’amitié, d’admiration et de gratitude. Tu te rappelles ? Notre amitié est née dans un moment de catastrophe évitée, à Albany. Les studios de Disney nous avaient invités pour le lancement de La Belle et la Bête, et nous voyagions sur le même avion; toi avec ton fils, Maxime; moi avec mes filles, Marianne et Catherine. Deux moteurs ont sauté en cours de route, et nous avons atterri d’urgence à Albany sous l’œil des caméras de télévision locale. Nous n’avons donc pas eu le choix que de nous parler en errant avec nos enfants dans les allées du centre commercial, dans l’attente d’un prochain vol. Je te connaissais de loin depuis longtemps, d’abord comme lectrice de tes critiques dans La Presse (dont certaines m’avaient déjà mises en colère, t’ai-je avoué ce jour-là), et puis comme journaliste dans un quotidien concurrent. Me fiant à l’assurance et au scalpel de ta plume quand tu n’aimais pas un film, et me méprenant sur le silence dont tu t’entourais quand je te croisais dans des projections de presse, je redoutais d’engager la conversation avec ce grand critique que tu étais. Mal m’en pris de te dire que je te lisais déjà quand j’étais à l’école : mon compliment s’est transformé en attaque sur ton âge, toi qui affichais une belle coquetterie sur le sujet. Mais ouf !, vite, très vite, tu m’as fait rire, rire !, m’abreuvant jusqu’à plus soif de tes jeux de mots, ces légendaires et bien nommés perreaultismes. Et voilà, c’était parti pour quinze ans d’amitié tissée serrée jusqu’à ce que, brusquement, tu tires ta révérence et que tu me laisses orpheline de mon meilleur ami…

Mon admiration, elle, générée par ta capacité à ne jamais cesser de questionner, de découvrir, d’apprendre, s’est renforcée d’année en année, au fur et à mesure que se déployaient pour moi les pans de ta vie professionnelle et personnelle. En fait, comment parler de l’une sans l’autre ? Ton métier de critique se nourrissait de la vie, ce jardin du monde dont tu récoltais les beautés, les misères et les grandeurs à travers tes voyages, tes lectures, tes rencontres. Comme un honnête homme du XVIIe siècle, tu bâtissais ton architecture du savoir pierre après pierre jusqu’à ériger ta formidable cathédrale de culture où s’imbriquaient cinéma, littérature, histoire, musique, science, philosophie, voyages — sans oublier les responsabilités familiales et le plaisir de la bonne chère et du bon vin. Pardonne-moi de le dire, mais quel contraste avec l’ère de l’inculture que nous connaissons aujourd’hui ! Devant l’appauvrissement de l’écriture dans certains médias et sur les réseaux sociaux, ta plume sobre et précise, au vocabulaire riche mais toujours accessible, offre l’exemple d’un rempart à ériger pour endiguer le flot de la médiocrité.

Autre motif de mon admiration : ce refus que tu as toujours eu de céder aux sirènes de la facilité et de la popularité. Écrire une critique tenait pour toi du devoir d’état. Tu piochais avec la plus grande attention et concentration sur ton papier, toujours préoccupé de livrer au public une information la plus claire et la plus honnête possible. Impossible de t’interrompre à ces moments-là : tu devenais sourd au monde extérieur et ne lâchais pas le morceau tant que tu n’en avais pas tiré toute la substantifique moëlle. Tu pouvais revoir et revoir encore un film, à la fois pour aiguiser ton jugement et pour t’abîmer dans le plaisir d’une autre projection. Tu respectais hautement le métier des gens de cinéma et tu prenais comme une insulte la désinvolture avec laquelle certains le pratiquaient. Ta franchise à cet égard t’a valu d’en froisser certains mais tu y as gagné le respect de tous. Car tes critiques ne puisaient pas à la suffisance et à l’arrogance : humblement, patiemment, elles cherchaient à tracer le chemin qui se rend du créateur au spectateur, rendant compte des obstacles sur la route mais aussi des splendeurs et plaisirs qui s’y révélaient.

Ma gratitude, elle, est chevillée à tout ce que tu as mis dans ma vie de joie et de chaleur, d’humour et d’amour, de réflexion et de culture, de fantaisie et de poésie. Je refuse la nostalgie, laquelle vit de la souffrance de ce qui n’est plus, mais je mise sur la joie de la mémoire, sur le souvenir joyeux de ce qui fut. Oui, ton rire me manque, Luc, tout comme ton érudition — immense, admirable ! —, nos sorties au cinéma, au théâtre, au concert; nos conversations sur les films, les livres, la musique, l’histoire, la philosophie, les mystères du ciel; nos soupers entre amis, le vin partagé, les parties de pétanque, ta chaise de plage rouge; nos voyages à Paris, à New York, à Los Angeles, en Roumanie, en Russie; nos festivals de films à Cannes, Berlin… C’est vrai : tout cela appartient au passé. Et pourtant, tu restes au présent dans ma vie. J’écoute souvent ce coffret de Mozart que tu m’avais offert, revenant irrémédiablement au Concerto no. 27 en si bémol majeur. « De la dentelle ! », avais-tu écrit sur l’enveloppe du CD au sujet du larghetto et de l’allegro. De petits poèmes que tu m’avais adressés me servent de signets, et l’affiche que tu avais ramenée du Festival de Cannes, en 1994, consacré à Fellini, trône sur le mur de mon salon : la petite figure de Giulietta Masina immobile devant la mer m’évoque ainsi de façon permanente ta silhouette contemplant l’éternité. Et puis, il y a ces douze volumes des œuvres complètes de Maupassant que tu m’as laissés en héritage, soucieux de me faire partager ta passion pour les grands classiques dont tu étais un lecteur impénitent. Non, je ne les ai pas tous lus encore : je prolonge le plaisir…

Comme tu le constates, ta vie demeure ancrée au milieu de la mienne — comme dans celle de tant d’autres. Ton appétit de tout vivre, de tout lire, de tout connaître, de tout partager continue à m’inspirer et à me tirer vers le haut. Tu me manques, Luc Perreault, mais quand je lève les yeux vers le ciel, les nuits de pleine lune, je te vois, serein, assis sur quelque planète, devant un écran tendu entre deux galaxies, toujours en quête de cette lumière dont la projection s’étend à l’univers entier et ne s’éteint jamais. Cela me rassure : tu es toujours là – et nul besoin d’écrire FIN au bas de cette image.

 

Louise Blanchard
6 août 2017

 

 

Louise Blanchard
Journaliste et documentariste

Louise Blanchard a étudié en philosophie avant de s’envoler pour Londres où, pendant deux ans, elle a enseigné le français et travaillé au National Film Theater. Sa carrière de journaliste s’est amorcée dans l’information locale et avec des collaborations pour 24 Images, Châtelaine et l’Actualité. Elle a couvert le cinéma pendant plus de quinze ans au Journal de Montréal, ce qui lui a permis de fréquenter la filière hollywoodienne et celle de différents festivals, tels Cannes et Berlin. Elle a voyagé un peu partout sur le globe et a cosigné deux livres à la suite d’une sabbatique en Asie. Depuis qu’elle a repris sa liberté du JdM, elle a travaillé sur des documentaires, dont La langue à terre, lancé en 2013 au FFM.

 

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